Le Géant Rouge de Milan
Avec ses murs de briques rouges et sa tour centrale emblématique, la Torre del Filarete, le Castello Sforzesco est indissociable de Milan. Situé en plein cœur de la ville, il constitue le pivot géographique et culturel qui relie le centre historique au vaste parc Sempione. Autrefois symbole de la tyrannie et de l'oppression étrangère, il est aujourd'hui le palais de la culture de la ville, abritant pas moins de neuf musées de classe mondiale qui accueillent chaque année des millions de visiteurs.
Ce qui frappe d'abord, c'est la démesure du lieu : la forteresse est une véritable ville dans la ville. Son enceinte carrée de 700 mètres de côté entoure plusieurs cours, des jardins, des tours d'angle et des bâtiments résidentiels. Traverser ses cours silencieuses, de nuit ou tôt le matin, donne l'impression de remonter dans le temps jusqu'au Milan des ducs de la Renaissance.
Des Visconti aux Sforza : Une Histoire de Dynasties
L'histoire du site commence au XIVe siècle sous la dynastie Visconti, qui y installa une forteresse militaire pour contrôler la ville. Mais c'est sous Francesco Sforza, condottiere ambitieux qui s'empara du titre de duc de Milan en 1450, que le château prit sa véritable ampleur. Francesco voulait transformer cette forteresse en une résidence digne d'un souverain légitime — une démonstration de puissance architecturale destinée à impressionner ses alliés comme ses rivaux.
Sous son fils, le flamboyant Ludovic le More (Ludovico il Moro), le château connut son âge d'or. De 1480 à 1499, la cour des Sforza fut l'une des plus brillantes et des plus intellectuellement actives d'Europe. Ludovic attira à Milan les plus grands génies de son temps : l'architecte Bramante, qui remodela plusieurs cours et bâtiments ; et surtout Léonard de Vinci, qui résida à Milan pendant près de 20 ans et travailla pour les Sforza comme peintre, sculpteur, ingénieur militaire, décorateur et organisateur de spectacles de cour.
La Chute et les Siècles d'Occupation
L'âge d'or prit fin brutalement en 1499 quand les troupes françaises du roi Louis XII envahirent Milan. Les siècles suivants furent une longue période d'occupation et de dépossession. Sous les dominations successives — française, espagnole (1535-1706), autrichienne (1706-1796) — le château fut systématiquement transformé en caserne militaire et dépouillé de ses trésors artistiques. Des tonnes de sculptures, peintures et mobilier furent expédiées hors d'Italie.
Les Milanais en vinrent à haïr leur château. Pour eux, cette forteresse à laquelle ils n'avaient pas accès incarnait la présence de l'étranger, de l'occupant. En 1848, lors des Cinq Journées de Milan — le soulèvement populaire contre les Autrichiens — les insurgés assaillirent la forteresse. Après l'unification italienne en 1861, la question de son avenir se posa sérieusement : beaucoup souhaitaient sa démolition pour construire un quartier moderne à la place.
La Restauration : Un Architecte contre la Démolition
C'est l'architecte Luca Beltrami qui sauva le Castello Sforzesco. Convaincu de sa valeur historique et artistique, il se battit âprement contre les partisans de la démolition et obtint la commande de sa restauration complète au début du XXe siècle. Ses travaux, menés de 1893 à 1905, restituèrent au château son aspect Renaissance — notamment en reconstruisant la Torre del Filarete, détruite par une explosion de poudre à canon en 1521.
La restauration est certes « idéalisée » — Beltrami imagina certains éléments plus qu'il ne les restaura fidèlement — mais elle permit de sauver l'ensemble et de préparer la transformation du château en espace culturel public, inaugurée en 1900 avec l'Exposition Universelle de Milan.
Léonard de Vinci et la Salle des Planches
Le trésor le plus précieux et le plus inattendu du château est la Sala delle Asse (Salle des Planches). Cette vaste salle de la tour nord-est fut entièrement décorée par Léonard de Vinci en 1498, à la demande de Ludovic le More. Léonard y créa un incroyable trompe-l'œil : des arbres — des mûriers (gelso en italien) — dont les branches s'entrelacent au plafond pour former une pergola végétale vivante, avec des nœuds de corde d'or tissés entre les feuillages.
C'est à la fois une célébration de la nature, un tour de force illusionniste et un acte de propagande politique subtil : le mûrier (moro) est un jeu de mots sur le surnom de Ludovic, « Il Moro ». La salle proclame que le duc est aussi naturel, inévitable et enraciné dans le sol milanais qu'un arbre. Des travaux de restauration récents ont révélé, sous plusieurs couches de peinture, des fragments des dessins préparatoires originaux de Léonard — visibles aujourd'hui dans un angle de la salle.
La Pietà Rondanini : Le Dernier Chef-d'œuvre de Michel-Ange
L'autre œuvre absolument incontournable du château est la Pietà Rondanini, la toute dernière sculpture de Michel-Ange Buonarroti. Le maître florentin y travaillait encore six jours avant sa mort, survenue le 18 février 1564 à l'âge de 88 ans. L'œuvre, restée inachevée, est exposée dans la Salle XV du Musée d'Art Ancien, dans une scénographie sobre et émouvante.
Contrairement aux Pietà polies et idéalisées de sa jeunesse (comme la célèbre Pietà de Saint-Pierre à Rome), la Pietà Rondanini est brute, expressive, presque abstraite. Le Christ et sa mère semblent fusionner dans un même bloc de marbre. Les proportions sont délibérément allongées, les surfaces rugueuses et inachevées. On y lit non pas la puissance triomphante de la Renaissance, mais la méditation d'un vieillard sur la mort, la foi et le dépouillement. C'est l'une des sculptures les plus émouvantes et les plus modernes du monde de l'art.
Les Neuf Musées : Une Ville des Collections
Au-delà de ces deux chefs-d'œuvre, le Castello Sforzesco est véritablement une « ville des musées ». Ses collections couvrent des disciplines extraordinairement variées :
- Musée d'Art Ancien : Sculptures de l'Antiquité, du Moyen Âge et de la Renaissance, incluant des œuvres de Bambaia et Agostino di Duccio.
- Pinacothèque : Peintures des XVe-XVIIIe siècles avec des œuvres de Mantegna, Titien, Canaletto et Bellini.
- Musée des Instruments de Musique : L'une des plus grandes et des plus importantes collections d'Europe, avec des instruments du XVe au XXe siècle.
- Musée des Arts Décoratifs : Meubles, céramiques, ivoires, faïences et textiles précieux.
- Musée Égyptien : Collection de momies, papyrus et antiquités de l'Égypte ancienne.
- Musée Préhistorique : Vestiges archéologiques de la préhistoire à l'époque romaine.
Le Parco Sempione : Le Poumon Vert
Derrière le château s'étend le Parco Sempione, 47 hectares de verdure qui étaient autrefois le terrain de chasse privé des ducs Sforza. Devenu parc public en 1888, c'est aujourd'hui le poumon vert et le jardin de loisirs préféré des Milanais. Des familles, des joggeurs, des amoureux et des groupes d'amis peuplent ses allées et ses pelouses du matin au soir.
L'axe visuel du parc est remarquable : depuis le Duomo, le regard traverse la place de la cathédrale, remonte le Corso Vittorio Emanuele, passe sous les arcades de la Galleria, traverse la Piazza della Scala et aboutit à la façade du château — puis continue à travers le parc jusqu'à l'Arc de la Paix (Arco della Pace), monument napoléonien qui marque l'extrémité nord du parc.
Informations Pratiques pour le Visiteur
La traversée des cours du château est entièrement gratuite et constitue un raccourci populaire emprunté quotidiennement par les Milanais pour passer du centre-ville au parc. Les musées, eux, sont payants (billet unique donnant accès à toutes les collections permanentes — un rapport qualité-prix excellent).
Le château se trouve à deux minutes à pied de la station de métro Cairoli (ligne M1) ou de Lanza (ligne M2). Prévoyez au moins deux à trois heures pour une visite approfondie, davantage si vous souhaitez visiter tous les musées. Le matin en semaine est le moment idéal pour éviter les foules et admirer la Pietà Rondanini dans un relatif recueillement.