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Château d'Arundel

Château d'Arundel

📍 Arundel, West Sussex, Angleterre 📅 Construit en 1067

Le Siège des Ducs de Norfolk

Dominant majestueusement le paysage du West Sussex depuis près de mille ans, le Château d'Arundel est l'une des grandes demeures aristocratiques d'Angleterre. Résidence des Ducs de Norfolk et de leurs ancêtres depuis plus de 850 ans sans interruption, il offre des vues imprenables sur les South Downs ondulantes et la rivière Arun qui serpente en contrebas. Contrairement à tant de châteaux anglais réduits à l'état de ruines romantiques ou transformés en musées figés, Arundel est encore aujourd'hui une demeure familiale vivante — les ducs l'habitent toujours — qui mêle harmonieusement fortifications médiévales authentiques et splendeur gothique victorienne.

Ce qui rend la famille Howard (le nom de famille des Ducs de Norfolk) si particulière dans l'aristocratie britannique, c'est d'abord leur rang : ils sont les premiers pairs du royaume, précédant tous les autres ducs, marquis, comtes et barons d'Angleterre. Mais surtout, ils détiennent depuis des siècles la charge héréditaire de Comte-Maréchal d'Angleterre (Earl Marshal), fonction qui leur confie l'organisation des grandes cérémonies d'État : couronnements, funérailles royales, ouvertures du Parlement. C'est le duc de Norfolk qui dirige le protocole lors du couronnement de chaque nouveau monarque britannique — une responsabilité exercée depuis le XIVe siècle.

Les Origines Normandes : Roger de Montgomery et Guillaume le Conquérant

L'histoire d'Arundel commence dans les premières semaines de la conquête normande. À Noël 1067, soit un peu plus d'un an après la bataille de Hastings, Roger de Montgomery — l'un des compagnons les plus proches et les plus fidèles de Guillaume le Conquérant — reçoit le comté de Sussex en récompense de ses services. Il choisit Arundel comme site de sa résidence principale et entreprend la construction d'un château sur ce promontoire naturel dominant la vallée de l'Arun.

Le choix est stratégiquement brillant : la hauteur commande la vallée dans les deux sens, la rivière forme une barrière naturelle à l'ouest et au sud, et la route vers la côte — à une dizaine de kilomètres — permet de surveiller les communications avec la Normandie. En quelques décennies, la motte féodale initiale laisse place à un château en pierre avec donjon circulaire, tours et enceinte.

Au XIIe siècle, le château entre dans la famille d'Aubigny, puis passe par héritage et mariages successifs aux Fitzalan, comtes d'Arundel, qui l'occupent pendant deux siècles et y entreprennent d'importants agrandissements. C'est sous les Fitzalan que la Chapelle Fitzalan — l'un des joyaux du château — est construite au XIVe siècle comme chapelle funéraire de la famille.

Les Howard, Ducs de Norfolk : Des Siècles de Pouvoir et de Danger

En 1483, le château passe aux mains de la famille Howard, qui le détient jusqu'à aujourd'hui. Les Howard, créés Ducs de Norfolk en 1483 par Richard III, sont pendant deux siècles l'une des familles les plus puissantes — et les plus dangereuses à fréquenter — d'Angleterre.

Leur histoire est jalonnée de têtes tombées sous la hache du bourreau avec une régularité préoccupante. Le 2e duc de Norfolk fut impliqué dans les intrigues qui entourèrent la mort de Catherine Howard (sa petite-nièce), cinquième épouse d'Henri VIII, décapitée en 1542. Le 4e duc Thomas Howard fut lui-même décapité en 1572, accusé d'avoir complôté pour marier Marie Reine d'Écosse et prendre le trône d'Angleterre à la place d'Élisabeth I.

Ce qui est remarquable, c'est que les Howard survécurent à tout cela : confiscations de titres, emprisonnements à la Tour de Londres, exécutions, restaurations — et continuèrent à fournir des Comtes-Maréchaux à la couronne britannique siècle après siècle. Leur longévité dynastique tient en partie à leur refus de choisir définitivement entre les camps religieux : famille catholique dans un État anglican, les Howard naviguèrent habilement entre les contraintes sans jamais se compromettre irrémédiablement.

La Guerre Civile et Deux Siècles de Ruine

La catastrophe arriva avec la Guerre Civile anglaise (1642-1651). Arundel, tenu par les Royalistes, fut assiégé et pris par les troupes parlementaires du général Waller en janvier 1644 après un siège de dix-huit jours. Les soldats du Parlement pillèrent la chapelle, fondirent les cloches et utilisèrent les monuments funéraires comme cibles d'entraînement. Repris par les Royalistes, puis perdu à nouveau, le château changea de mains plusieurs fois au cours du conflit, chaque occupation laissant ses traces de destruction.

Après la restauration de la monarchie en 1660, le château était dans un état de délabrement avancé. Les ducs de Norfolk résidèrent principalement à Londres ou dans d'autres propriétés familiales. Pendant plus d'un siècle, Arundel ne fut qu'une ruine habitable, symbole de la violence des guerres civiles anglaises.

La Grande Restauration Victorienne : Charles Buckler et le Gothique Triomphant

Le renouveau vint avec le 11e Duc de Norfolk à la fin du XVIIIe siècle, qui entreprit des premières réparations, mais c'est surtout le 15e Duc qui transforma radicalement le château. Entre 1875 et 1900, il lança un chantier de reconstruction pharaonique confié à l'architecte Charles Alban Buckler, spécialiste du style néo-gothique.

Buckler ne se contenta pas de réparer : il réimagina le château dans l'esprit du néo-gothique victorien le plus ambitieux, ajoutant des tours, des créneaux, des galeries et des façades décorées. À l'intérieur, il créa des espaces d'une richesse stupéfiante — salles de réception panachées de chêne sculpté, bibliothèques à double galerie, couloirs ornés de vitraux armoriés. Et il y dissimula les équipements modernes de l'époque : chauffage central, électricité dès les années 1890, plomberie intérieure complète.

Le résultat est un château qui semble sorti du Moyen Âge mais offre le confort d'une grande maison victorienne. C'est la même philosophie que l'on retrouve à Windsor ou à Pierrefonds : l'ambition romantique du XIXe siècle de réconcilier la grandeur médiévale avec les exigences du confort moderne.

La Chapelle Fitzalan : Un Cas Unique en Angleterre

La Chapelle Fitzalan est l'une des curiosités les plus étonnantes et les plus révélatrices d'Arundel. Construite au XIVe siècle par les comtes Fitzalan comme chapelle funéraire collégiale, elle est physiquement rattachée à l'église paroissiale anglicane de Saint-Nicolas d'Arundel — les deux bâtiments sont contigus et partagent un mur commun.

Mais là s'arrête leur communion : la Chapelle Fitzalan est et reste une chapelle catholique privée, propriété des Ducs de Norfolk, séparée de l'église paroissiale par un mur vitré. Deux espaces de culte, deux confessions, un seul édifice — une métaphore architecturale de la tolérance religieuse à l'anglaise, ou plutôt de la pragmatique coexistence des deux traditions dans une même famille aristocratique.

La chapelle abrite des gisants et tombeaux remarquables des Fitzalan et des Howard, couvrant six siècles d'histoire dynastique. Parmi les plus beaux : le tombeau de Thomas Fitzalan (mort en 1415) et de son épouse, leurs effigies en albâtre parfaitement conservées, et les monuments du 4e Duc de Norfolk — le même qui fut décapité en 1572 — dans une chapelle qu'il n'eut jamais la satisfaction de voir terminée.

Les Intérieurs : Splendeur Gothique et Profondeur Historique

La visite des intérieurs du château révèle des pièces d'une richesse exceptionnelle, conçues pour impressionner sans jamais sacrifier le confort.

La Salle des Barons (Barons' Hall) est la pièce de réception principale, avec son immense cheminée de pierre, ses vitraux aux armoiries des familles alliées aux Howard et ses portraits d'ancêtres en armure. C'est ici que la famille reçoit lors des grandes occasions, perpétuant une tradition de hospitalité seigneuriale vieille de neuf siècles.

La Bibliothèque est considérée comme l'une des plus belles pièces de l'Angleterre victorienne. Sur deux niveaux reliés par une galerie intérieure, ses rayonnages en acajou sculpté accueillent plus de 10 000 volumes réunis par les différents ducs au fil des siècles. Les reliures anciennes, les globes terrestres et les portraits de savants créent une atmosphère d'érudition aristocratique d'une rare élégance.

La Chambre Victoria mérite une mention spéciale : préparée pour la visite officielle de la reine Victoria et du prince Albert en novembre 1846, elle fut meublée et décorée spécialement pour l'occasion — tentures de velours rouge cramoisi, lit à baldaquin à colonnes, mobilier doré. La reine nota dans son journal que le château était « très beau et bien tenu, bien que l'escalier soit raide ». Ces appartements sont présentés tels qu'ils étaient lors de ce séjour royal.

Les Jardins : Entre Baroque et Avant-Garde

Les jardins du château d'Arundel ont été entièrement repensés au début du XXIe siècle pour devenir l'une des créations horticulturales les plus originales d'Angleterre.

Le Jardin du Comte Collectionneur (Collector Earl's Garden), inauguré en 2008 en présence du Prince Charles, est un hommage au 14e Comte d'Arundel (1585-1646), grand amateur d'art et collectionneur passionné qui fit venir les premières sculptures antiques en Angleterre. Cet espace spectaculaire mêle pagodes en chêne sculpté, fontaines symétriques, colonnes de pierre et plantes méditerranéennes dans une célébration de l'érudition jacobéenne.

La Stumpery est une création plus mystérieuse : un jardin conçu à partir de souches d'arbres retournées, disposées selon une logique presque préhistorique, et plantées de fougères, de mousses et de plantes à feuillage sombre. Cette atmosphère de forêt ancienne et légèrement inquiétante contraste saisissamment avec la précision géométrique du jardin baroque voisin.

La Visite Royale de 1846 et les Tournois de Joutes

Arundel a toujours su mêler l'histoire vivante et les événements contemporains. La tradition des joutes a été relancée avec un succès remarquable : la Semaine Internationale de Joutes d'Arundel, organisée chaque été, attire des chevaliers en armure complète venus d'une douzaine de pays pour s'affronter selon les règles du tournoi médiéval. Lances brisées, chevaux caparaçonnés et hérauts en livrée : c'est l'un des spectacles les plus impressionnants de l'Angleterre estivale.

Le terrain de cricket du château, niché entre les remparts médiévaux et les jardins, est quant à lui une institution typiquement anglaise. Jouer ou regarder un match de cricket avec les tours gothiques d'Arundel en toile de fond est une expérience qui capture quelque chose d'essentiel dans la culture britannique — la continuité tranquille entre le passé et le présent, entre la grandeur médiévale et les plaisirs pacifiques du temps libre.

Informations Pratiques pour le Visiteur

Arundel se trouve dans le West Sussex, à environ 100 kilomètres au sud de Londres. La liaison ferroviaire directe depuis London Victoria prend environ 90 minutes ; de la gare d'Arundel, le château est à moins de 10 minutes à pied en montant la High Street.

Le château est ouvert d'avril à octobre. Prévoyez au minimum trois à quatre heures pour visiter les appartements d'État, la chapelle Fitzalan, le donjon et les jardins. La montée au donjon est raide mais récompensée par une vue panoramique sur la vallée de l'Arun, les South Downs et, par temps clair, la côte. Vérifiez les dates d'ouverture avant de planifier votre visite, car certaines parties peuvent être fermées lors d'événements privés ou en raison de la résidence de la famille ducale.